Quand le couple est en difficulté après la naissance

Quand la femme porte tout dans le couple

Il n’est pas violent, il n’est pas méchant. Il rentre à la maison, il s’occupe des enfants à sa façon. Et pourtant tu portes tout toute seule : les décisions que tu prends parce que, si tu ne les prends pas, personne ne le fera, et la relation que tu fais avancer à toi seule pendant que lui semble attendre sans savoir quoi faire. Un homme passif dans le couple ne ressemble pas à l’image qu’on se fait d’un couple en difficulté, et c’est ce qui rend la situation si difficile à expliquer.

Tu ne te dis pas que ton couple est en crise. Tu es pourtant épuisée, alors que rien ne s’est cassé.

J’ai interviewé Zeinab Ben Slimane, experte en trauma transgénérationnel et système nerveux, qui accompagne des individus et des couples dans cette situation précise.

Dans sa pratique, elle observe que cet épuisement a une origine identifiable et qu’il peut se transformer. Voici son éclairage, et par où commencer.

Quand tu portes tout dans ton couple

Tu reconnais peut-être cette situation. C’est toi qui anticipes, qui organise, qui remarques ce qu’il faut décider avant que ça devienne urgent. C’est toi qui relances quand la conversation s’éteint, et toi qui cherches des solutions quand un problème apparaît entre vous.

Lui est là, il participe quand tu lui demandes, et il attend. Il attend que tu dises quoi faire, que tu décides, que tu fasses avancer. Le problème n’est pas une dispute précise ni un événement : c’est un déséquilibre quotidien qui se répète, jour après jour, sans jamais avoir de nom.

Cette solitude à deux use d’une façon que l’extérieur ne voit pas. Aucun signe visible ne permet de dire que ton couple va mal, puisque rien de visible ne va mal. Alors tu continues, tu portes, et tu te demandes pourquoi tu es si fatiguée.

Le masculin blessé prend deux formes

Le masculin blessé prend deux formes très différentes, explique Zeinab.

La forme visible

Elle est la plus connue : le contrôle, la rigidité, parfois la domination. On la reconnaît facilement parce qu’elle prend de la place et qu’elle fait du bruit.

La forme invisible

Elle est celle dont on parle beaucoup moins : l’homme passif, qui laisse la femme tout porter et qui n’est là ni émotionnellement ni énergétiquement, même quand il est physiquement dans la pièce.

Ces deux formes semblent opposées, et pourtant elles viennent souvent du même endroit : une blessure du masculin que personne n’a regardée.

Un homme présent dans la pièce et absent du couple

La deuxième forme est insidieuse. La femme qui porte tout se sent seule et débordée, sans avoir de raison évidente de se dire maltraitée. Elle cherche d’où vient son épuisement et ne trouve aucun coupable, ce qui l’amène souvent à se demander si elle exagère.

L’homme, de son côté, n’a pas l’impression de mal faire. Il est là, il ne frappe pas, il ne crie pas, et il n’est pourtant pas vraiment là.

Les deux se retrouvent chacun de leur côté, avec l’impression d’un manque, sans avoir de mot pour le dire à l’autre. Plus le temps passe, plus chacun s’installe dans son rôle : elle porte, il attend.

Quand la femme porte tout dans le couple

Le masculin sain, une ancre pour le couple

Zeinab décrit le masculin sain comme une présence qui sécurise : elle tient l’espace, elle est ancrée en elle-même, elle peut réguler sans s’effondrer ni écraser. Elle parle d’une ancre, parce que la femme, plus cyclique, passe par des états différents et a besoin d’une présence stable en face d’elle.

Quand ce masculin-là est absent, la femme finit par tenir les deux rôles : elle devient à la fois le bateau et l’ancre. Cela l’éloigne de son propre féminin, de sa capacité à recevoir, à ralentir, à ne pas tout porter.

Plus elle porte, plus le déséquilibre se creuse. Chacun fait de son mieux avec ce qu’il a appris, la dynamique s’installe et se nourrit d’elle-même, et elle reste très difficile à voir de l’intérieur quand on est dedans.

Pourquoi ce déséquilibre se transmet de génération en génération

C’est là qu’intervient le trauma transgénérationnel. Le masculin blessé que tu vois dans ton couple ne commence pas forcément avec toi ni avec lui : il vient de plus loin.

La recherche en épigénétique

Zeinab s’appuie sur l’épigénétique, l’étude des marques biologiques qui modulent l’activité des gènes sans changer l’ADN. Des travaux ont observé que le stress traumatique laisse de telles marques, notamment sur des gènes liés à la régulation du stress. L’étude de référence porte sur des survivants de l’Holocauste et leurs enfants : elle a relevé chez les deux des différences de méthylation sur le gène FKBP5, impliqué dans la réponse au stress.

La recherche reste prudente sur ce point. Chez l’humain, la transmission de ces marques d’une génération à l’autre fait encore débat parmi les scientifiques, et les études sont peu nombreuses. Ce que l’on peut dire sans hésiter, c’est que le stress vécu pendant une grossesse peut influencer l’enfant qu’on porte.

Trois générations imbriquées

Il existe aussi un fait de biologie simple. Les ovules se forment avant la naissance : l’ovule dont tu es issue s’est formé pendant que ta mère se développait dans le ventre de ta grand-mère. Les trois étaient imbriquées l’une dans l’autre, et ce que ta grand-mère vivait pendant sa grossesse a pu influencer physiquement ta mère, puis toi.

Des conditionnements qui se transmettent aussi par l’éducation

Concrètement, si les femmes de ta lignée ont appris que les hommes ne sont pas fiables, qu’il vaut mieux ne pas compter sur eux et que le plus sûr est de tout faire soi-même, tu portes peut-être cette conviction dans ton corps, sous forme de réflexe : tu te positionnes dans la relation avant même d’avoir évalué la situation.

De l’autre côté, si les hommes de la lignée de ton partenaire ont appris que la vulnérabilité est une faiblesse, qu’un homme ne doit pas faillir, que les émotions ne se montrent pas, lui aussi porte dans son corps un réflexe de retrait, qui le tient à distance de lui-même et, par extension, de toi.

Deux histoires familiales se rencontrent et se rejouent dans votre couple, sans que personne l’ait choisi.

Quand tu portes la relation à sa place

Zeinab va plus loin, et ça peut piquer. Quand la femme se met dans la posture de la mère, qu’elle rassure, qu’elle excuse, qu’elle fait à la place de, qu’elle porte la relation à elle seule, elle occupe l’espace dont son partenaire aurait besoin pour se responsabiliser.

Zeinab le dit sans reproche : cette posture vient d’un endroit d’amour et de bonne volonté, elle est très humaine. On veut que ça avance, que ça fonctionne, alors on fait.

Lui laisser la place de prendre la sienne est aussi un travail, dit Zeinab, peut-être l’un des plus difficiles. Il demande de supporter un moment d’incertitude, de ne pas intervenir, de faire confiance à une capacité qu’il n’a pas encore prouvée. Reculer pour que l’autre avance est un choix actif.

Par où commencer, concrètement

Zeinab propose une direction claire en trois temps. Tu peux les lire comme un chemin à parcourir à ton rythme, en commençant par celui qui te parle le plus aujourd’hui.

Revenir à l’enfance

Il s’agit de revenir à l’enfance, la tienne et celle de ton partenaire, pour comprendre quels conditionnements sont encore actifs, sans t’y installer. Qu’est-ce qui t’a appris à ne jamais compter sur les autres ? Qu’est-ce qui lui a appris que montrer une émotion est dangereux ?

Sécuriser le système nerveux

Ensuite, il s’agit de sécuriser le système nerveux. Le corps garde la trace du trauma, et il peut aussi apprendre à sortir des vieux réflexes. Ça prend du temps et ça demande souvent un accompagnement, mais c’est possible.

Avancer à deux

Si tu es en couple, Zeinab insiste sur un point : ce travail est plus puissant à deux. Pas forcément en même temps ni de la même façon, mais dans une direction commune, car si l’un avance et que l’autre reste immobile, la dynamique finit par se tendre dans l’autre sens.

Si tu te reconnais dans cette situation, l’épisode avec Zeinab dans Gardiens de la Naissance développe tous ces points.

Photos : Mikhail Nilov / Pexels, Gustavo Fring / Pexels


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