Le deuil périnatal et le couple, c’est un sujet qu’on aborde presque toujours du même angle : comment soutenir la mère, comment traverser l’annonce, comment reprendre une vie normale. Ce qu’on aborde beaucoup moins, c’est ce que vit le père dans cette traversée, et ce que cette asymétrie coûte, à lui comme à elle, et donc au couple dans sa globalité.
Sébastien est père de cinq enfants. Son troisième fils est mort à 8 jours de vie, emporté par un entérovirus. Dans l’épisode de podcast qu’il m’a accordé, il raconte avec une franchise rare ce que cette période a représenté pour lui : non seulement le deuil en lui-même, mais la solitude singulière d’un père en deuil que personne ne voyait vraiment.
Son témoignage est bouleversant :
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Deux deuils qui ne se ressemblent pas
Quand un bébé meurt, qu’il s’agisse d’une fausse couche, d’une interruption médicale de grossesse ou d’une mort néonatale comme celle du fils de Sébastien, les deux parents vivent une perte. Mais ils ne la vivent pas de la même façon, et ils ne reçoivent pas le même soutien.
La mère a porté physiquement l’enfant. C’est son corps qui a vécu la grossesse, l’accouchement parfois, et la perte. Cette réalité corporelle est visible, elle appelle naturellement le soin, l’attention, la présence de l’entourage. Les gens demandent comment elle va. Ils proposent de venir, d’aider.
Le père, lui, a vécu quelque chose d’aussi réel mais de moins visible. Sa perte n’est pas inscrite dans son corps. Et souvent, sans que personne ne le décide vraiment, il se retrouve à assurer un rôle de soutien auprès de la mère, à tenir, à être là pour elle, au moment même où lui aussi est traversé par quelque chose d’immense.
Sébastien résume ça avec une précision qui fait mal : « Les gens venaient me demander comment allait Amélie. Moi, j’existais à côté. »
Ce que Sébastien a vécu quand son fils est décédé
Une naissance déjà compliquée
Son fils est arrivé dans des conditions difficiles. La sage-femme qui avait accompagné les deux premières naissances avait déménagé. L’accouchement s’est passé dans un environnement plus médicalisé, plus impersonnel.
Et son fils est né peu tonique, les yeux souvent fermés. Sébastien et sa compagne ne connaissaient pas ça, leurs deux premiers enfants étaient, comme il dit, des « boules d’énergie ». Il y avait quelque chose qui n’allait pas tout à fait, mais ils ne savaient pas encore quoi.
Le huitième jour
Sébastien était au travail quand sa compagne l’a appelé. Leur fils n’allait pas bien. Il l’a rejointe à l’hôpital. Et vers minuit, après un transfert en hélicoptère, après des phases d’espoir et de rechute, il est décédé. Un entérovirus : un nouveau-né n’a quasiment pas de défenses immunitaires, une gastro peut suffire.
Ce que Sébastien raconte de cette nuit et des jours qui ont suivi, c’est la désorientation complète : un moment censé être de liesse familiale qui bascule vers quelque chose d’impensable, des enfants de 5 et 2 ans à qui il faut expliquer que le petit frère n’est plus là, des démarches auxquelles rien ne prépare vraiment. « Tu n’es pas câblé pour choisir une petite tombe », dit-il.
La solitude invisible des pères en deuil
Quand l’attention va uniquement vers la mère
Dans les semaines qui ont suivi, Sébastien a vécu quelque chose que beaucoup d’hommes vivent après une perte néonatale ou périnatale, sans forcément avoir les mots pour l’exprimer. L’entourage venait, les gens posaient des questions, mais les questions portaient presque toujours sur sa compagne.
« Et ta femme, comment elle va ? »
Cette question est légitime, elle avait besoin de soutien, plus que personne. Mais Sébastien sentait qu’il n’existait pas dans le tableau, que sa propre douleur n’avait pas de place dans la conversation.

Aucun espace pour les pères
Ce qu’il cherchait alors, c’était un espace, n’importe lequel, pour déposer ce qu’il portait. Il n’en a pas trouvé. En 2008, les ressources autour du deuil périnatal existaient, mais elles étaient pensées presque exclusivement pour les mères. Il a fini par écrire sur Magic Maman, un forum destiné aux femmes, parce que c’était le seul endroit où il trouvait quelque chose qui ressemblait à une communauté autour de ce sujet.
« Il n’y avait pas d’espace pour les pères », dit-il, ni pour la naissance, ni pour le deuil.
Ce n’est pas un détail. Un père qui ne trouve pas d’espace pour exprimer sa douleur va la porter seul, et cette solitude a des conséquences concrètes sur lui et sur le couple dans sa globalité.
L’injonction à être fort, à tout prix
Sébastien raconte aussi quelque chose de très courant chez les hommes dans les situations d’épreuve : une pression intérieure, parfois renforcée par l’entourage, à tenir, à ne pas s’effondrer, à être le pilier. « Il y a eu des moments où il fallait que je sois fort », dit-il.
Avec le recul, il dit que cela l’a davantage isolé. Pas parce qu’être solide serait une mauvaise chose en soi, mais parce que cette injonction-là, quand elle remplace l’espace pour ressentir, finit par alourdir ce qu’on porte sans le faire diminuer.
C’est seulement dans un espace sécurisé, entouré de personnes en qui il avait confiance, qu’il a pu lâcher l’émotion. Et ce moment-là, dit-il, a été un tournant.
Comment traverser ça ensemble, sans se perdre
Ce qui a tenu dans le couple de Sébastien
Sébastien et sa compagne ont traversé cette épreuve ensemble, chacun dans sa propre expérience, mais sans se perdre. Ce qui les a aidés, c’est qu’ils avaient, avant la perte, construit une relation fondée sur la communication, sur la capacité à nommer les choses difficiles. Sa compagne est psychologue, elle savait mettre des mots sur ce qu’elle vivait, et elle comprenait ce qui se jouait pour lui aussi.
Ce n’est pas une garantie que tous les couples ont, mais cela donne une piste concrète : l’espace de parole, qu’il soit entre les deux partenaires ou dans un cadre de soutien extérieur, est ce qui permet à chacun de porter son propre deuil sans que ça devienne un mur entre eux.
Ce que tu peux faire, concrètement
Si tu lis cet article parce que ton compagnon traverse, ou a traversé, une perte périnatale, le premier geste est peut-être le plus simple : lui demander comment il va, lui, vraiment, pas seulement comment tu vas toi. Lui laisser de la place pour ne pas être fort, si ce n’est pas ce qu’il ressent.
Et s’il semble se murer dans le silence, si la perte creuse de la distance entre vous plutôt que de vous rapprocher, des accompagnements existent pour les couples qui traversent un deuil périnatal. Ce n’est pas un signe d’échec d’y aller. C’est souvent ce qui permet de rester ensemble, vraiment.
L’histoire de Sébastien prouve que c’est possible
Après le décès de son fils, Sébastien a continué d’être père, d’une manière différente, avec quelque chose de changé en lui, mais il a continué.
Son 4ème fils est arrivé un an après, comme si la vie est revenue exactement là où elle semblait s’être arrêtée. Et avec lui, pour la première fois, le lien a été immédiat, dense, sans les distances des premières naissances. « Ça y est », dit-il. « Je me sentais vraiment père. »
Cette transformation n’est pas celle d’un homme exceptionnel. C’est celle d’un homme qui a cheminé, naissance après naissance, à travers la perte et malgré elle. Le deuil périnatal change un couple, parfois il l’abîme, mais il peut aussi, quand on lui donne les conditions, faire émerger quelque chose de plus ancré.
Sébastien raconte tout ça dans l’épisode du podcast, avec ses propres mots et sa propre voix.
Photos : Abner Lobo / Pexels, Kelly Sikkema / Unsplash

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